L'Entité Noire


 - Tenez, et gardez la monnaie.

- Merci, dit le chauffeur de taxi. Mais... ?

- Gardez tout, j’ai dit.

Je descends du taxi. Il me regarde avec de grands yeux. Bon, je lui ai donné à peu près cinquante francs de pourboire mais ce n’est pas une raison pour gober les mouches comme il fait. De toute façon, je n’ai pas le temps de m’occuper de ça. Philippe m’attend. Je marche vite jusqu’à la porte du labo. J’essaie de l’ouvrir... elle n’est pas fermée à clé. Je referme derrière moi et j’avance dans les couloirs vers la seule pièce qui est éclairée. J’avance dans l’embrasure de la porte. Philippe sursaute à mon entrée.

- Excuse-moi, je ne t’avais pas entendu arriver.

- C’est moi qui te demande de m’excuser. J’aurais dû t’appeler à l’interphone, même si la porte était ouverte.

- La porte est ouverte ? ! Bon dieu, je suis en train de perdre la tête. Viens avec moi.

Il attrape ses clés qui traînaient sur une table. Je me pousse pour le laisser passer et je le suis vers la porte d’entrée. En chemin je remarque que sa main droite est bandée.

- Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu t’es blessé ? lui demandé-je.

- Ça n’est pas grave, dit-il en se tournant vers moi.

Il me donne l’air de quelqu’un qui fait des efforts incommensuraux pour se contrôler. Nous arrivons à la porte d’entrée qu’il ferme fébrilement à double tour. Je n’avais pas remarqué qu’il tremblait autant. Il a dû s’y reprendre à deux fois avant de réussir à insérer la clé dans la serrure. Déjà que de la main gauche ça ne doit pas être très facile pour lui…

- Viens, retournons au labo, dit-il, il faut que je m’asseye.

Je le suis. Nous retournons au labo et là nous nous asseyons. Philippe passe sa main sur son front. Il sue à grosses gouttes.

- Alors, vas-tu enfin... ?

- Deux secondes... s’il te plaît.

J’attends. Il a l’air de reprendre son souffle.

- Voilà : comme d’habitude, j’ai attendu que tous les laborantins habituels soient partis pour commencer à étudier les échantillons que tu m’avais apportés. J’ai d’abord pesé cette espèce de cendre noirâtre. J’ai d’abord cru que la balance fonctionnait mal, mais...

- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y avait ?

- Laisse-moi te raconter... J’ai vérifié avec d’autres choses, mais il n’y avait pas de problème. J’ai même changé de balance, mais le résultat était toujours le même. Les balances marchent parfaitement, mais elles ne parviennent pas à peser cette cendre !

- Comment ça ? Tu veux dire que cette poudre ne pèse rien ?

- En tout cas, elle est si légère que les balances ne mesurent rien, alors qu’elles sont précises au microgramme ! Vu la quantité que tu m’as donnée, je ne connais rien qui soit aussi léger ! C’est comme si cette poudre n’avait pas de masse !

- Alors ? Qu’est-ce que tu as fait ?

- J’étais assez déstabilisé, c’était la première fois que tu m’apportais quelque chose d’aussi bizarre. Mais j’ai voulu en avoir le cœur net et j’ai fait une étude spectroscopique de cette poudre. Voici le spectre que j’ai obtenu.

Il me tend une feuille imprimée qui doit porter le spectre UV-visible de cette matière.

- Mais... il n’y a aucune absorption ! m’écrie-je.

- Exactement, réplique-t-il. D’après le spectroscope, cette poudre est transparente à toutes les ondes électromagnétiques, aussi bien dans les UV que dans le visible. Ça veut dire que cette matière devrait être invisible ! Or, tu la vois comme moi.

- Oui, bien sûr. Mais tu es sûr que ton spectroscope marchait bien ?

- C’est la première chose que j’ai vérifiée. Il marche parfaitement.

Il est en train de me déstabiliser complètement. Qu’est-ce que c’est que cette poudre ? !

- J’ai voulu en avoir le cœur net. J’ai remis en marche le spectromètre de masse et j’y ai injecté un peu de poudre. Elle était si légère que je me suis dit qu’il n’y allait pas y avoir de problème d’encrassement.

- Et... ?

Je suis suspendu à ses lèvres.

- J’avais raison, mais pas pour la raison que je croyais. Le spectromètre n’a rien sorti, absolument rien, comme si je n’avais rien injecté !

- Attends, tu veux dire que cette poudre n’existe pas ?

- Je me suis obstiné et j’ai fait toutes sortes d’expériences. Cette poudre n’a aucune caractéristique : ni masse, ni propriétés chimiques, ni propriétés physiques. Elle n’est ni conductrice, ni isolante. Elle n’est ni acide, ni basique, ni neutre. Elle ne se dissout dans rien, elle n’est attaquée par aucun acide. J’aurais tenté d’étudier un mirage que ça aurait été pareil. Mais cette poudre existe bien.

- Comment ça ?

- J’ai voulu voir au moins si elle réagissait à la chaleur. J’en ai mis un peu dans une éprouvette que je tenais avec une pince et j’ai commencé à chauffer le tout au bec Bunsen. Je n’ai pas cherché midi à quatorze heures...

- Alors ?

- Au début, il n’y a rien eu. Je sentais que ça chauffait mais la poudre ne réagissait pas. Et puis tout d’un coup...

- Mais quoi ? !

Il va me rendre fou à s’interrompre tout le temps !

- ... J’ai senti du froid sur ma main. Avant que j’aie eu le temps de réagir, l’éprouvette s’est couverte de givre, le bec Bunsen s’est éteint et a gelé et ma main a été brûlée par un froid intense ! ! !

Je suis complètement désarçonné. J’ai pourtant déjà recueilli des traces bizarres, des échantillons de matières insolites (et des choses parfois bien plus dégoûtantes que le Slime si cher aux chasseurs de fantômes), mais jamais quelque chose comme ça.

- Et ça va maintenant, tu n’as pas été trop gravement touché ? parviens-je à lui demander.

- Non, ne t’inquiète pas, j’ai eu le réflexe de lâcher la pince. J’ai cassé une éprouvette et un bec Bunsen mais ma main a juste été touchée superficiellement, répond Philippe. Le temps que je me remette de mes émotions et que je soigne ma main et je t’ai appelé. Le plus étrange dans tout ça est la façon dont le bec Bunsen s’est cassé.

- Comment ça ?

- Quand j’ai lâché la pince, l’éprouvette est tombée sur le bec gelé qui ne s’est pas brisé, mais qui est carrément tombé en poussière !

- ... En poussière ! tu veux dire comme...

- Comme la poudre de papier que tu m’as apportée. Avant que tu arrives, j’ai fait quelques comparaisons. Les restes du bec Bunsen et les restes de l’affiche se ressemblent beaucoup. Les particules ont des tailles à peu près identiques et des comportements voisins. Mais je ne les ai pas assez étudiées...

- Attends. Je crois que ça suffit pour ce soir. Je ne veux pas que tu prennes d’autres risques pour moi.

- D’autres risques ? Mais...

- Pas de mais. Il est temps de rentrer et de se reposer. Tu en as bien besoin.

- ... Tu as raison. Je me sens vraiment fatigué.

- Alors repose-toi. Rentre te coucher. On verra après pour le reste. Je vais t’aider à ranger et on partagera un taxi. D’accord ?

- ... D’accord.

 Brr... je lui ai parlé d’une voix assurée mais en fait je suis complètement retourné. C’est la première fois que j’ai affaire à quelque chose comme ça. Demain, ou plutôt tout à l’heure, je vais retourner dans cette école. Tout ça ne me dit rien qui vaille.


 10 heures ! J’exagère quand même. Heureusement qu’avant de me coucher, j’avais laissé un message sur le répondeur du bureau de ma secrétaire pour la prévenir que j’allais directement dans cette école. Au moins Myriam ne se mettra pas en colère. Pour une fois... Bon, je me lève d’un bond. Il faut que je me dépêche, j’ai envie d’arriver à l’ESPCI avant midi.

 J’ai vraiment speedé comme un malade. J’arrive à 11h15. Tiens, j’ai de la chance, le gardien a dû s’absenter deux minutes. Au moins, je n’ai pas à me demander s’il m’aurait laissé passer ou pas. Bon, si je me souviens bien, le foyer est par là. Je croise quelques gens mais personne que je connais. J’entre dans le bâtiment et je descends l’escalier. J’arrive au foyer. Il n’y a quasiment personne. Deux mecs jouent au baby-foot et trois autres discutent dans un coin. Pas trace de Christophe. Je me retourne. En face de moi, il y a une autre porte donnant sur une salle avec quelques ordinateurs. Tiens ! je le reconnais celui-là qui est en face d’un des ordinateurs à droite. Ivan ou quelque chose comme ça. Je vais l’accoster. Il sait peut-être où est Christophe... Quand j’arrive à sa hauteur, il relève justement la tête et me voit. Soudain il me reconnaît et se relève précipitamment.

- Euh... Bonjour, dit-il.

- Salut Ivan, répliqué-je. C’est bien Ivan ton prénom ?

- Oui.

- Sais-tu où est Christophe ?

- Euh... s’il est pas là, c’est qu’il doit être en TP. Mais je ne sais pas quel TP il fait.

- Bon. Dans ce cas, tu vas venir avec moi. J’ai besoin de quelqu’un qui connaît la boîte.

- La boîte ?

- Pardon : l’école.

- Mais, il faut que je retourne en TP, là. J’ai juste pris une petite pause, réplique-t-il.

- Crois-moi, il y a des choses plus importantes dans la vie que les TP, dis-je. Tu as fini ?

- ... Oui.

- Viens avec moi dans le foyer.

- Attendez, je me délogue.

- Je te tutoie, alors tutoie-moi.

Il finit par se lever et me suit dans le foyer. J’enlève mon manteau qui me tient trop chaud et je m’assieds sur une chaise. Il s’assied en face de moi. Les murs du foyer ont été nettoyés et l’affiche enlevée. Il n’y a plus aucune trace de l’apparition.

- Il n’y a pas eu d’autre phénomène depuis lundi ?

- Rien. Mais qu’est-ce qu’il y a de si important ? demande-t-il.

- Un laboratoire a analysé les échantillons que j’avais recueillis. Les résultats sont assez inquiétants. Les " cendres " sont une matière qui n’existe pas et pourtant un ami a eu la main brûlée par un froid intense en essayant de les chauffer.

- ... Je comprends pas. J’ai pas tout suivi.

- Peu importe. Ce qui est important, c’est que c’est une matière qui d’après l’analyse ne peut pas exister, et pourtant elle est dangereuse. Je crains que le phénomène ne soit de même nature. Quoi que ce soit, après les témoignages que j’ai eus et ce qui est arrivé à Philippe, je crois que si le phénomène réapparaît, il risque d’y avoir des blessés. Delphine a eu de la chance. Pour une raison qui m’est inconnue, elle n’a pas subi le même sort que l’affiche quand il l’a attrapée par le col. Ça ne veut pas dire que la prochaine fois, ça se passera pareil.

- Tu crois que ça va revenir ? !

- Ce phénomène était très fort et les séquelles sont très réelles. Avec une telle force, je doute qu’il soit isolé.

- Et c’est hostile ? !

Ivan n’a pas l’air rassuré.

- J’ai dit dangereux, pas hostile. Il y a une différence. Quoi qu’en ce qui nous concerne, ça ne change pas grand chose.

- Damien ?

Je me tourne vers l’entrée du foyer. C’est Christophe.

- Salut Christophe, j’étais venu te voir, et je suis tombé sur Ivan.

- C’est normal, réplique-t-il. J’ai pas TP cette semaine. J’étais venu pour regarder mes mails et pour manger ce midi. Mais qu’est-ce que tu fais là ? Il y a du nouveau ?

Il s’approche et vient s’asseoir avec nous.

- Oui, il y a du nouveau.

Je lui fais un résumé de ce que j’ai déjà dit à Ivan. Il n’a pas l’air très étonné.

- C’est étrange, cette histoire de matière qui n’existe pas. Ça me rappelle quelque chose, ajoute-t-il.

- Ah ? et quoi ? demandé-je. Toute information susceptible de m’éclairer est la bienvenue.

- Bah... disons que... commence-t-il d’un air gêné, ça vient d’un épisode des X-Files...

- Vas-y toujours, dis-je un peu morne.

- Bon. Dans cet épisode, Mulder et Scully enquêtaient sur des phénomènes de sorcellerie et là où un sort avait agi, ils retrouvaient toujours une sorte de poudre grisâtre. Elle avait été analysée mais les résultats n’avaient aucun sens à moins de supposer que cette poudre n’existait pas et que ce n’était qu’une illusion. Mulder avait alors parlé de " poussière de sorcière " ou quelque chose comme ça, et que beaucoup de témoignages de faits de sorcellerie mentionnaient cette poudre.

- ... Mouais... en tout cas je n’en ai jamais entendu parler, répliqué-je. Et puis dans notre cas, cette cendre n’est pas complètement inerte. Philippe en est témoin !

- C’est vrai, acquiesce Christophe. Mais je t’ai dit la première chose que ça m’avait rappelé. En tout cas, d’après toi, l’Entité Noire va revenir.

- La quoi ? ! m’écrie-je.

- L’Entité Noire, répète-t-il. Comme toi, je n’aime pas employer le mot " fantôme " qui ne veut rien dire, et appeler ce phénomène " cette chose " ou " ça ", je trouvais que ça n’était pas assez précis. J’ai donc eu l’idée de l’appeler " l’Entité Noire ". C’est assez impersonnel mais ça décrit bien la chose, du moins d’après les témoignages que j’ai entendus. Bon, ça fait un peu titre de dessin animé fantastique mais j’aime bien la sonorité de cette expression.

Je lève les yeux au ciel en soupirant. Il ne changera donc jamais ! Mais bon, puisque ça a l’air de lui faire plaisir.

- OK, si tu veux qu’on l’appelle l’Entité Noire, on l’appellera comme ça, dis-je. Mais bon, puisque tu parles de sonorité, pourquoi tu ne l’as pas appelée " Black Entity " ? En anglais aussi ça sonne bien.

- Te moque pas, s’il te plaît, j’en aurais aussi beaucoup à dire à ton sujet, réplique-t-il.

- Ça reste à voir ça.

- Hem hem, tousse Ivan. Et si on parlait de ce qu’il faut faire plutôt que se demander comment on va appeler cette chose ? Vous m’avez fait peur avec cette histoire de danger.

- Oui, tu as raison Ivan, c’est le plus important pour l’instant.

- Peut-être, mais qu’est-ce qu’on peut faire à part attendre que l’Entité Noire réapparaisse ? demande Christophe.

- Tu n’as pas tort, réponds-je. On peut cependant se préparer. J’ai apporté de quoi se protéger.

Je fouille dans une des grandes poches de mon manteau. J’en sors un petit sac de cuir fermé par un cordon. Je l’ouvre et verse son contenu sur une table juste à côté. Elles sont en bon état. Je les sépare et débrouille les cordons de laine.

- Qu’est-ce que c’est ? demande Ivan.

- Des amulettes, répond Christophe.

- Exact, dis-je.

Je sors celle que je porte à mon cou de mon pull pour la leur montrer.

- C’est un cadeau qui m’a été fait il y a quelques années par une personne qui pratique la magie blanche. Ces amulettes en argent sont des protections contre l’action du monde invisible sur le nôtre. Elles sont efficaces, j’ai déjà pu le vérifier, et elles protègent la personne qui les met autour du cou.

- C’est de l’argent ? s’interroge Ivan.

- De l’argent massif, réponds-je. Sa valeur symbolique est très importante.

- Et ces symboles ? ajoute-t-il.

Il veut parler des symboles disposés en cercle sur le bord de l’amulette, entourant un petit dessin gravé représentant un soleil au sommet d’une colonne de flammes.

- Leur origine est inconnue, répliqué-je. Ils sont rarement utilisés car leur puissance est difficilement contrôlable. Mon hypothèse personnelle est qu’il s’agirait de l’écriture d’une civilisation disparue mythique comme l’Atlantide ou Mu. Mais ça n’est qu’une hypothèse. De toute façon, ce qui est important ici, c’est que ces amulettes protectrices sont très efficaces. Je l’ai déjà vérifié plusieurs fois avec celle que je porte autour du cou. Cependant, les phénomènes contre lesquels elle m’avait protégé étaient bien moins puissants que ton " Entité Noire ".

- Ce que tu veux nous dire, c’est que tu n’es pas sûr qu’elles seront suffisantes dans ce cas précis, dit Christophe.

- Exactement, acquiescé-je. Mais il vaut mieux mettre toutes les chances de notre côté. Les amulettes ne seront peut-être pas suffisantes, mais si on y ajoute la prudence, le tout devrait nous protéger efficacement.

- Il n’y a que trois amulettes, intervient Ivan.

- En effet, dis-je. Je n’en ai pas d’autre. Leur fabrication a beaucoup coûté à la personne qui me les a données. Elle ne pouvait pas en faire plus. Vous allez en prendre chacun une et vous donnerez la dernière à Delphine. Elle a été touchée par... l’Entité Noire. J’ai peur que si celle-ci réapparaît, elle s’attaque encore à elle.

Je n’aime pas utiliser ce nom " d’Entité Noire ", mais je dois reconnaître que c’est assez pratique.

- Je comprends bien pour Delphine, mais pourquoi est-ce que tu veux que ça soit Ivan et moi qui portions les autres amulettes ? Tu veux qu’on serve de boucliers humains ?

Je hoche la tête lentement.

- Je n’avais pas pensé en ces termes mais c’est exactement l’idée que j’avais.

Ivan et Christophe se mettent à me fixer bouche bée, puis Ivan a un mouvement de recul.

- Mais ça va pas ? ! s’écrie-t-il.

Christophe est lui bien trop surpris pour réagir.

- De toute façon, il n’y a pas le choix : je n’ai que quatre amulettes dont l’une est toujours sur moi. Comme je ne peux pas en donner à chaque personne de cette école, il faut qu’il y en ait qui se dévouent. Comme je vous tiens là, c’est vous que j’ai choisi. Christophe, tu as déjà été confronté à des phénomènes paranormaux. Tu es donc plutôt bien placé pour ce boulot. Quant à toi, Ivan, mon intuition me dit de te confier la dernière amulette disponible, et elle ne se trompe jamais. Faites-moi confiance. Je ne ferai jamais courir à personne de risques inutiles. Je vais rester dans cette école faire mon enquête. Ça prendra le temps que ça prendra, mais au moins je serai prêt à réagir s’il y a lieu de le faire, et vous ne serez pas seuls... Bon, assez tergiversé, prenez une amulette chacun.

Lentement, Christophe tend la main et prend une amulette qu’il passe autour du cou. Avec son pendentif et sa chaînette, ça lui fait beaucoup de choses autour du cou. Mais comme il me l’a souvent dit, il aime les bijoux de ce genre. Ça n’a donc pas l’air de le gêner outre mesure. Ivan finit par l’imiter, très lentement. Il doit être un peu dépassé par les événements. Il avait le regard un peu vague quand je parlais à Christophe. Enfin, je le comprends, c’est pas tous les jours que ce genre d’événements arrive. Il s’habituera. On s’habitue à tout.

- Parfait. Si vous ne voulez pas qu’on vous pose trop de questions, vous pouvez mettre vos amulettes sous vos vêtements. Leur action n’est pas limitée par des barrières physiques. Maintenant, c’est au tour de Delphine, ajouté-je en prenant la dernière amulette. Vous savez où elle est ?

- Elle doit être en E.G., dit Ivan.

- Si elle est venue, bien sûr, ajoute Christophe.

- Ah oui, comment va-t-elle ? demandé-je.

- Elle se remet, dit Christophe. Elle n’a plus de crises de larmes en tout cas. Par contre, elle sursaute au moindre craquement et elle n’a pas remis les pieds au foyer. Elle n’a même pas pu s’en rapprocher. Hier, elle n’est venue que l’après-midi. Mais aujourd’hui je pense qu’elle est quand même allée en TP. Remarque, je comprendrais qu’elle veuille rester chez elle. Tout le monde essaie de lui changer les idées mais c’est difficile.

- C’est normal. L’amulette devrait la rassurer, dis-je. Et Rachid ?

- Je le trouve bizarre en ce moment, dit Ivan.

- Comme nous tous, réplique Christophe.

- C’est pas ça que je veux dire. Il a l’air gêné, ou honteux, je ne sais pas trop.

Je repense à sa réaction quand je lui ai parlé seul à seul. C’est idiot, il n’y a aucune honte à pleurer.

- Et comment allez-vous tous en général ?

- Tout le monde essaie de faire comme si rien ne s’était passé, mais l’atmosphère est quand même assez lourde, dit Christophe. Bien que les murs aient été nettoyés, tout le monde se souvient où se trouvaient les traces et j’ai souvent surpris des gens qui fixaient ces points. D’autres n’osent pas s’en approcher. C’est bizarre, il n’y a pas tant de monde que ça qui ait assisté à l’apparition de l’Entité Noire, mais tout le monde agit de la même façon. On n’en parle pas, on ne se moque pas (c’est ce qui m’a le plus surpris), mais on n’est pas rassuré non plus. Enfin, c’est ce que je ressens. Je ne réagis pas de la même façon mais moi j’ai un peu d’expérience du surnaturel.

- Ne te fais pas trop mousser, veux-tu ? le préviens-je. Votre réaction ne m’étonne pas, continue-je en m’adressant surtout à Ivan. Ce foyer est un lieu assez clos. Dès qu’on y entre, on sent cette atmosphère bizarre, électrique, comme le calme avant l’orage. Dans cet environnement, les gens ont plutôt tendance à se tenir coi. C’est typiquement le genre d’atmosphère qu’on retrouve dans les lieux dits hantés.

- Brr... tout ça me fait froid dans le dos, dit Ivan.

- Ne t’inquiète pas, dis-je, je trouverai le fin mot de l’histoire.

Je n’en suis pas si sûr que ça mais ce petit mensonge n’a pour but que de rassurer Ivan. Ça a l’air de marcher d’ailleurs : il se détend un peu.

- Bien. Allez donc tous les deux donner l’amulette à Delphine. Je vais rester un peu ici. Je vous attends.

- OK, acquiesce Christophe. Tu viens Ivan ?

- Oui, j’arrive. A tout de suite.

- A tout de suite, réponds-je.

Ils se lèvent et sortent du foyer par la porte qui n’est pas en face de la salle aux ordinateurs. J’attends trente secondes et je me lève pour me dégourdir un peu les jambes. Je sens des regards lourds posés sur moi. Bof ! j’y suis habitué de toute façon.


 Du monde commence à arriver au foyer. La tête de certaines personnes me dit quelque chose. J’ai dû les voir lundi. En tout cas, personne ne m’adresse la parole. C’est qu’ils doivent savoir qui je suis. Je regarde ma montre. Il est midi moins vingt. L’heure du déjeuner approche. C’est pour ça qu’il y a un peu plus de monde. Bon, il n’y a pas foule quand même. Un peu plus d’une quinzaine de personnes, c’est tout. Et six ou sept de plus dans la salle d’ordinateurs quand j’y jette un coup d’œil. Ils ont l’air d’agir assez normalement même si je les sens un peu mal à l’aise. C’est typique : la vie continue malgré tout, mais c’est pas facile. C’est ce qu’ils ressentent inconsciemment. Ah ! Ivan et Christophe sont de retour.

- Alors ? les interrogé-je.

- Delphine a pris l’amulette, répond Christophe. Tu avais raison, ça a eu l’air de la rassurer et... oh bon sang !

Les yeux de Christophe s’écarquillent et il est devenu muet, bouche bée. Ivan commence à reculer sans pouvoir détacher son regard effrayé d’un point situé derrière moi. J’entends des cris et je vois des mouvements désordonnés. Je me retourne alors et mon cœur fait un bond dans ma poitrine. L’Entité Noire ! C’est un spectacle à vous glacer le sang. On dirait qu’un morceau de ciel nocturne, d’une nuit sans lune et sans étoiles, a été sculpté en une forme humaine. C’est une silhouette humaine complètement noire, d’un noir profond à faire mal aux yeux, qui flotte doucement à mi-chemin entre le sol et le plafond. Mes yeux ont du mal à accommoder en voyant cette chose. C’est douloureux. Je comprends ce que les témoignages signifiaient en disant que le foyer s’était assombri à son apparition. Cette horreur suinte l’obscurité. Elle semble en émettre comme une lampe émet de la lumière ! Elle n’est pas floue. Au contraire, ses contours sont tout à fait nets. Je vois ses jambes, son torse, ses bras, ses mains (à cinq doigts comme nous), sa tête. Il n’y a aucun trait visible, juste du noir, mais cette silhouette paraît complètement solide. Elle s’approche doucement d’un homme qui a l’air complètement paralysé. Moi-même, mes muscles refusent de m’obéir. L’Entité Noire commence à tendre ses bras vers lui... Soudain l’enchantement est rompu, je retrouve l’usage de mes membres. Sans réfléchir, je cours m’interposer entre le garçon et l’Entité Noire. Je suis en face d’elle. Celle-ci semble hésiter un instant, baisse les bras, puis les relève et recommence à s’approcher. Je suis de nouveau paralysé. Je la vois qui s’approche doucement. Ses mains ne sont plus qu’à quelques centimètres de mon cou. Soudain une étrange lumière blanche apparaît en bas de mon champ de vision. L’Entité Noire remonte les bras vers son " visage " comme pour se protéger de cette lumière qui semble la repousser ! Je baisse doucement la tête. La lumière vient de mon amulette ! Le soleil et la colonne de flammes gravés émettent une lumière blanche éclatante mais qui ne m’aveugle pas. Par contre, elle semble aveugler l’Entité Noire et la repousser. Cette lumière est chaude, vivante ! L’Entité Noire a des mouvements convulsifs, on dirait qu’elle souffre ! Elle est repoussée jusqu’au mur, au niveau d’une tache noire, certainement l’endroit par où elle est apparue. Continuellement repoussée par cette lumière protectrice, elle disparaît par là où elle est apparue. Pendant quelques secondes, mon amulette continue à émettre cette lumière, puis elle s’éteint. Je continue à fixer cette tache noire qui ressemble maintenant à la superposition de deux silhouettes humaines dans des positions différentes pendant un long moment de silence total.

- Qu’est-ce qui s’est passé ? demande doucement Christophe.

Je sursaute. Il s’est approché sans que je m’en aperçoive. Je cligne des yeux pendant que mes idées se remettent en place. Je me tourne vers lui. Sa tête fait peur à voir. Il est blanc comme un linge. Je ne dois pas être beau à voir non plus.

- ... Je ne sais pas, finis-je par répondre. C’est la première fois que je vois ça.

- Mais tu as dit que ton amulette t’avait déjà protégé…

- Jamais comme ça. C’est la première fois que je vois ce phénomène, cette lumière... Je ne savais pas que ces amulettes pouvaient faire ça.

Je prends mon amulette dans ma main. Elle est chaude mais pas brûlante, agréable à toucher. Machinalement mon regard glisse vers ma montre.

- Quoi ? ! m’écrie-je.

- Qu’est-ce qui se passe ? ! demande Christophe, affolé.

- Regarde ma montre ! lui dis-je.

Il la regarde, puis comprend.

- Bon dieu !

Ma montre indique 9 heures 12 ! Elle reste encore ainsi pendant quelques secondes puis ses aiguilles se mettent à tourner à grande vitesse. Enfin elles s’arrêtent à une heure qui me paraît plus correcte. Il est 11 heures 42. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? J’y comprends vraiment rien ! Je regarde Christophe.

- C’est la première fois que je vois ça, répété-je. Je nage complètement. Cette sensation de paralysie, mon amulette qui s’est mise à briller, l’Entité Noire... Je n’ai aucune idée de ce que ça peut bien être.

- Ça n’est pas un fantôme ? demande Ivan qui est arrivé à côté de nous et qui n’arrête pas de jeter des coups d’œil à la marque sur le mur, comme s’il craignait que l’Entité réapparaisse.

- Un fantôme ? Qu’est-ce qu’un fantôme ? lui répliqué-je. Moi, je ne sais pas ce que c’est. Quant à cette Entité Noire, elle ne correspond à rien de connu. Cette chose avait l’air si puissante ! Je sentais cette puissance, elle m’effrayait et me paralysait. J’étais complètement impuissant. Et puis l’amulette... Je ne lui connaissais pas ce pouvoir. Elle a toujours agi comme une sorte de " champ de forces " invisible qui empêchait les phénomènes paranormaux dangereux de m’atteindre. C’est la première fois qu’elle repousse un phénomène comme ça, surtout de manière visible !

- En tout cas, on est rassuré en ce qui concerne l’efficacité des amulettes, dit Christophe.

- Oui, réponds-je. Mais j’aurais préféré en faire l’expérience autrement. J’en ai encore...

- Attention ! ! !

Avant d’avoir eu le temps de dire ouf, je suis projeté par terre et je heurte durement le sol. Je sens une sorte de courant froid au-dessus de moi. Je parviens à tourner la tête et je vois une sorte de courant de poussière noire qui semble venir de l’endroit où l’Entité Noire a disparu ! Après une demi-minute à peu près, le courant faiblit et enfin disparaît. Je m’assieds doucement. Je comprends ce qui s’est passé. Ivan se relève. C’est lui qui m’a poussé, et qui a aussi poussé Christophe à ce que je vois. Il n’arrêtait pas de fixer la tache laissée par l’Entité. Il a dû voir ce courant de " cendres ", puisqu’il s’agit bien de cela, se diriger vers nous, et il a agi pour nous protéger. Il nous aide à nous relever.

- Quand j’ai vu ça, j’ai agi par réflexe, s’excuse Ivan.

- Pourquoi parler comme si t’avais quelque chose à te reprocher ? On te doit une fière chandelle.

- Ouais, ajoute Christophe. Je n’ai rien vu venir. Merci.

- Brr... j’en ai encore froid dans le dos, dit Ivan en frissonnant. Mais... mais j’ai vraiment froid dans le dos !

- Hein ? ! Retourne-toi pour voir.

Il s’exécute. Son dos est recouvert d’une couche de givre ! Je passe la main dessus. La glace se décolle en plaques épaisses qui se brisent par terre. Il s’est trouvé un peu près du courant de cendre glacée. Heureusement, il n’a rien.

- Tu n’as mal nul part ? lui demandé-je.

- Non, je ne crois pas, répond-il. J’ai juste froid.

- Ça va. Tu n’as pas été touché directement par le courant. Tu aurais pu être brûlé comme Philippe, ou pire.

- Je l’ai échappée belle, quoi.

Il frissonne, à la fois de froid et d’angoisse.

- Tu as une idée de ce qui s’est passé ? me demande Christophe.

- Peut-être, dis-je. Philippe a vu la cendre geler tout autour d’elle quand il a voulu la chauffer. Or la lumière émise par l’amulette m’a paru chaude et cette cendre a été directement exposée à cette chaleur. C’est peut-être sa réaction. En tout cas, grâce à toi Ivan, il ne nous est rien arrivé.

- Damien ! La tache ! s’écrie Christophe.

Je me retourne vers le mur. La tache a disparu ! A la place, il reste quelques lignes de cendres scintillantes de givre. Je m’approche. Ce sont des mots ! C’est un texte écrit sur le mur par une impossible main à l’écriture fine et affirmée !


la lettre du fantôme


A peine ai-je fini de lire que le texte se met à briller d’une lumière aveuglante qui me blesse les yeux. Quand ma vision redevient correcte, les mots ont disparu et le mur est de nouveau propre. Mais je n’ai pas besoin de relire cette lettre (car il s’agit bien de ça !). Chaque mot s’est gravé en moi au fur et à mesure que mon sang se glaçait. Je me rappelle sans problème le moindre mot, même ce charabia qui termine cette lettre. C’était une lettre qui m’était adressée. L’Entité Noire m’a adressé cette lettre !




 Brr... ça fait peur, hein ? Qu’est-ce donc que cette Entité Noire qui semble aimer la correspondance écrite et qui présente un complexe de supériorité flagrant (et peut-être justifié) ? Pourquoi l’amulette de Damien a-t-elle réagi ainsi et quel est son secret ? Que signifient ces mots étranges ? Mais arrêtez de me poser toutes ces questions ! Attendez, attendez donc le prochain chapitre.


Tsela Jemufan Atlinan C.G.


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Copyright © 2000-2004 Christophe Grandsire / Dernière mise à jour le 5 juin 2000.